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  • : Le blog de Loch Vaa
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  • : Bonjour, Je recherche un illustrateur, un dessinateur ou un vidéaste. Je gribouille des scénarios, avec des thèmes récurrents : la nature, les dragons, les rêves, l’enfance, les contes de Noël, les thèmes fantastiques (tout y passe), les couleurs, les jeux de mots. Si vous êtes doué pour les storyboards, le dessin ou les illustrations, que vous avez un peu de temps et que l’aventure vous tente…
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Fantastique et Toc

Jeudi 20 mars 2008

Les Mercredis de Savas

 

Sur l’enseigne de la devanture, cinq lettres bienveillantes s’étalent : S A V A S.

 

C’est là que nous les soignerons. Nous nous sommes longuement consultés, ma doublure et moi. Surtout, surtout, ne pas faire confiance à un fétichiste ; vous savez, ces amateurs de cuir et de lacets. Il nous fallait également refuser ceux qui n’ont que de belles paires et les spécialistes des pompes claquées. Vous avez trouvé : en matière de cordonnier, il faut trouver chaussure à son pied.

 

Le mien, c’est M. Savas – prononcer Savasse. Il exerce dans la rue où je travaille. Sa boutique est un merveilleux capharnaüm d’embochoirs, contreforts, semelles, tiges, empeignes et talons, car monsieur Savas est un artisan, un vrai. Il réalise ses propres modèles, aidé la nuit, j’en suis sûr par ces fameux lutins que nous connaissons tous. Là, à deux pas de mon quotidien, dans un Londres où ces métiers font cruellement défaut, je retrouvais l’authentique, la magie et la noblesse d’une profession.

 

Le hasard avait voulu que je passasse un jour de fin septembre devant la cordonnerie d’un monsieur entre deux âges qui partageait insouciamment des olives, du pain et du tzatziki avec la gérante de la laverie d’à-côté. Je le tenais, mon Ferdinand de Chaussure… Un tablier bleu, le teint hâlé, le front large et dégarni. Une simple croix d’argent passée autour du cou, un anglais très correct émaillé d’un doux grasseyement. Maître Savas est chypriote ; moi l’hélléniste de pacotille, je trouvais ça touchant.

 

Il s’accoude à son comptoir, je l’imite. Entre nous, sous l'unique néon, mes Clarks chatoyaient d’un brun chaud. Il les retourne, les regarde sous toutes les coutures… Verdict : " Pourrquoi vouloirr les garrder, elles sont trrouées !? ". Trouées, malédiction ! La gorge me serrait, je repensais à la fin pitoyable de mes Doc Martens. Pas question aujourd’hui de signer l’arrêt de mort des Clarks, même si elles portent du crêpe. Je reste silencieux. Il me sonde du regard et ajoute : " Vous les aimez bien, hein ? ".

Un peu, que je les aime, M. Savas. Tenez, par exemple, R. F., ancien président de la guilde des ostéopathes du Royaume-Uni, avec tous ses diplômes accrochés dans sa salle d’attente, m’avait assuré, en me tenant suspendu par les pieds, qu’elles avaient de la gueule. Ça m’avait renversé.

" Alors, c’est entendu ? " Le maître ne souffle mot, mais je repars avec un bon vieux ticket vert en papier fort, sur lequel une figure rigolote recommande de toujours veiller à acheter Topy : " Pour des semelles de qualité, marchez Topy ". Ouais, pas de doute : Savas, c’est champion. Je reviendrai le mercredi suivant avec l’assurance d’un travail bien fait. Je suis revenu trois fois chez l’ami Savas. A chacun de mes passages, il me susurrait que le fourrnisseurr lui prromettait la livrraison prrochaine d’un matérriau rrarre et souple, le nec plus ultrra en rrevêtement semellairre. " Rreprrenez-les et, à votrre rretourr d’Egypte, rrevenez me voirr. " ajouta-t-il la 3e semaine. Soit.

 

Je reviens, gargarisé d’Orient, remis, ressourcé. Je m’imaginais déjà, poussant sa porte, reconnaître le tintement de la clochette et lancer à la cantonade dans cette échoppe décidément toujours déserte : " Ça va t’y, Savas ? " et, après avoir jeté un coup d’œil sur l’éternel amoncellement de chaussures, oser un bref : " Ça avance, Savas ? ".

Fermée, la porte. Sur l’écriteau, on lisait " Ouvert ". Je pousse donc à nouveau la porte, en baissant cette fois l’humble poignée. Une dame se relève soudain de derrière un paravent, qui court le long de la devanture, et me fait signe " Non ". Saisi, je lui demande : " Vous êtes fermés ? ". Nouveau signe de la main " Non ", et elle disparaît derrière le paravent. Je… j’attends donc, ne sachant que penser.

Elle ouvre : " Excusez-moi, j’étais en train de changer la couche de mon fils. " En effet… Elle me met au parfum : M. Savas est parti en vacances à Chypre ; il reviendra dans une semaine. Je reprends ma respiration et lui explique brièvement la situation. Je lui confie mes chaussures, sans m’étonner de l’absence d’un lacet. " Sagace cordonnier, pensai-je, comme moi, il botte en touche et choisis de partir à l’automne, dans la tranquillité. "

Novembre. Il m’accueille et d’un air malicieux me dit : " Je savais que vous étiez rrevenu, j’ai rreconnu vos chaussurres. " Noble Savas ! Voilà bien un commerçant qui sait traiter honorablement sa clientèle. Courtois, je lui rends son sourire. " Mais je dois attendrre le bon matérriau. " Je le regarde, mon sourire s’était figé. " Rrevenez mercrredi prrochain. " Je tournai les talons…

 

Ma patience s’épuisait, mes jeux de mots aussi. " Il traîne, Savas. " pensais-je confusément. Non, mais franchement il exagérait, le père Savas : non seulement il dépassait les bornes de la pantouflardise, mais m’était avis qu’il était complètement dans le cirage… Enfin, on est à Londres, quoi, j’allais pas passer deux autres mois à attendre qu’on me ressemelle mes grolles, sans blague. J’aurai l’air de quoi devant ma belle-famille, si j’ai rien à me mettre à Noël ?

La porte cède, la clochette tremble. Je lui aurais planté mes yeux dans le gras des pupilles s’il m’avait regardé. Sans m’adresser le moindre salut, Savas monte sur l’une de ses deux machines pour atteindre une étagère proche, fouille et tire à lui une longue plaque noire d’un matériau étrangement souple. Debout sur sa machine, il tient la plaque devant lui et règle mon sort d’une phrase assassine : " C’est le bon matérriau, mais je dois attendrre la bonne couleurr, M. Frrafrrequin. " A mercredi en huit donc.

 

Ce jour-là, le calendrier marquait le jour du saint Grool. L’accueil et le sourire radieux du cordonnier désordonné me le confirment en effet. Alléluia, il a mes Clarks. " Rregarrdez ! ", me dit-il fièrement, en me montrant son œuvre. Il s’emballe, moi aussi. Voilà qu’il détaille les longues opérations de sauvetage qu’il a menées d’une main de maître. Mais déjà je ne l’écoute plus. La dame de la laverie a débarqué hystérique : " Mon fils, halète-t-elle, mon fils s’est enfermé dans le tambour de la grande machine ! " Mon cœur bat la chamade. Je me glace d’effroi. Ils disparaissent, Savas trottinant du mieux qu’il peut à la suite de la dame blanche. Je reste là, incrédule, devant la paire de souliers en nubuck que Savas m’avait exhibée. Car bien sûr, Savas s’était trompé de chaussures. Mais pire encore. Revenu de ma surprise, j’avais beau parcourir des yeux les rayonnages de l’atelier, mes Clarks avaient tout bonnement disparu. Fallait-il que j’appelle les pompes funèbres ? Ah, non, plus à rien à cirer des bourdes du Chypriote. Et toujours l’achaussuralité absolue devant moi. Fuir, il me fallait fuir avec mes Clarks, sans demander mon reste. Alors mû par un instinct de survie, je passe de l’autre côté du comptoir. Je regarde par terre et les trouve coincées sous une chaise, calée contre un tas de tatanes, bâillant lamentablement. Je me baisse pour les arracher à leur sort cruel. Et là, la porte s’ouvre dans un brusque tintement. Je me relève, cramoisi de honte. Devant moi se tenait N., mon patron.

 

Mon sommeil fut très agité cette nuit-là. La gérante d’un lavomatic oriental était apparue au seuil de mes songes et criait à tue-tête : " Ça c’est vrai ça, faut l’bon matos ! "… Elle allait se faire appeler Arthur, la vieille. Et dans un demi–sommeil orthographique, je lui envoyai un : " De quoi elle semelle, la blanchichieuse ? " Et furieux, je la chassai de chez Savas, elle et son chiard. C’est alors qu’entre les dix orteils de mes pieds, je sentis se tendre un fil solide qui m’arracha presque à mon lit. Un personnage étrange, les yeux cachés par un chapeau sombre à larges bords, flottait dans l’air et répétait : " Le bon matérriau, M. Frrafrrequin, le bon matérriau. " Je luttais en vain : le pêcheur aérien m’avait ferré à l’aide d’une longue aiguille et d’une cordelette de cuir et savourait de voir me débattre en couches-culottes… Soudain j’entends distinctement : " Là, là, savasspasser. " C’était donc lui !? Dans un hurlement de colère, je porte un coup de savate hargneux à l’adversaire maléfique. Un corps tombe lourdement. " Mais, t’es malade ! ", me crie M.

 

Je décidai donc de m’en remettre à Hermès, dieu aux cothurnes ailées. Lui pourrait voler à mon secours. Ce qu’il dut faire, je crois, moyennant une énorme cargaison de caissettes de melons, car au dernier jour de mon apparition chez Savas, je ne pus mettre un pied dans la cordonnerie : les fruits stockés devant son comptoir m’en empêchèrent. L’affreux me salue de la main, en avalant un morceau de melon. Il se courbe et je le devine s’affairer dans un coffre où, entre de nombreuses bouchées de melon juteux à souhait, il se met à déchirer soigneusement l’emballage de papier kraft des paires qu’il a réparées. Deux minutes passent, et toujours il déchire ou crève les emballages de plastique. Un signe de croix. Là, Savas tiqua. Il ne les trouvait plus. Je reste coi. Il réfléchit un instant et trouve enfin le sac qui nous intéressait tous les deux. J’hésite à serrer sa main : le melon avait dégoutté sur ses doigts. Je lui remets les 20 livres que je lui devais en grognant un semblant de remerciement. Il ajoute alors : " Pourr votrre plus grrande satisfaction, je les ai cirrées, cuirr et semelles comprises. " J’eus le sentiment qu’il était soulagé. Pas moi. Dans le sac Marks & Spencer, c’était Noël : mes Clarks brillaient d’un bordeaux collant, le pourtour des nouvelles semelles reluisait d’une poix incarnat et il me manquait, cette fois-ci, les deux lacets.

Alors, vous qui mettrez vos beaux souliers cirés au pied du sapin, cette année, songez à moi qui n’aurai rien qu’une paire d’espadrilles à déposer devant le sapin de ma belle-famille. C’est que, voyez-vous, l’infâme patine savasseuse de mes Clarks est à présent craquelée et mes semelles sont décollées.

 

Reste une inconnue qui nous trouble encore alors que nous vous écrivons ces dernières lignes. Pour une raison qui nous échappe, N. nous a augmentés sans mot dire depuis notre dernière et brève entrevue… Serrais-je donc le seul à savoirr que ses beaux souliers de nubuck bleu ont désorrmais des semelles rrouges ?

 

Londres, 21 décembre 2003.

 

A mon frère, pour qui les désagréments du voyage sont source constante d’émerveillement et dont les anecdotes me font dire que je n’ai rien vécu de palpitant. Je lui souhaite bon vent sur le nouveau continent.

 

Par Loch Vaa
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Lundi 7 juillet 2008

Dans les coffres de Cid Hamet Ben-Engeli

 

J’avais décidé de reprendre mon bâton après cette longue pause ; l’appel du voyage devenait trop fort et la poésie des montagnes espagnoles me manquait. L’envie d’être seul à nouveau me hantait chaque soir quand le parfum volatile des jardins trop chauffés courait dans les allées bordées d’orangers, se dissipait peu à peu avec la tombée du jour… [lacunes]

 

La nuit tirait de longues volutes de fumée céruléennes sur le jour tandis que dans le lointain, la lune s’insinuait entre les nuages bistres. Je levais les yeux : à plusieurs toises de moi, la silhouette de quelques cyprès se découpaient sur un ciel de jais. Je pus deviner, à force de les fixer, qu’un faible vent balançait la cime des trois arbres. Le chemin était semé de pierres anguleuses et grises ; je marchais avec difficulté.

Brusquement mon bâton heurta une large pierre plate qui se dressait devant moi. A la vue des autres pierres qui m’entouraient, je compris que je m’étais égaré dans un ancien cimetière ruiné. Bercé par un souffle mélancolique, l’endroit offrait un aspect désolé. Je m’approchai de ces tombes, abandonnées des dieux et touchées par la triste magie du temps. J’en dénombrai six. A mon grand regret, je découvris toutes étaient vierges d’inscription. Je n’insistai pas.

Mon attention fut soudain attirée par une autre pierre tombale qui semblait à l’écart, comme hors du périmètre formé par les autres tombes. On y pouvait deviner les caractères gravées dans la pierre, mais on eût dit que la tombe m’attendait et comme charmée par l’épitaphe sibyllin, ma main s’avança pour effleurer la stèle. Alors que j’entrais progressivement dans leur secret, non sans une volupté maligne, les lettres s’offraient lentement à mes doigts ; pas une seule fois je ne me perdis dans leurs lignes sinueuses et leurs courbes lascives. Après que je déflorai la dernière lettre, je crus sentir le grain de la pierre frémir et l’âme morte se dérober à mes doigts : le tombeau se livra tout à moi.

La dédicace était ainsi composée :

SIT TIBI TERRA LEVIS

SABELLA

CLXVII E.

D’un long soupir et malgré moi, je me retirai du sépulcre enchanteur quand de violents rais sélénites frappèrent la pierre par malice. Les cieux s’ouvrirent et dans le cercle dessiné par les autres tombes, apparut un âne à robe de nacarat nimbé d’opale.

Il ne bougeait pas. Ses yeux d’améthyste se dessillèrent et il se mit à dodeliner de la tête. J’allais m’en approcher, mais ce dernier détala à une vitesse infernale, s’arrêta et attendit. L’animal me fascinait. J’avais dans l’idée qu’il s’était arrêté pour que je le suive… [lacunes] je marchais d’un bons pas et sans effort.  L’âne filait toujours plus vite… [lacunes] La terre semblait s’onduler sous la course de l’onagre, des nuages de poussière sortaient de dessous ses sabots. L’âne se fondit en un point et disparut tel un sylphe. Je n’en crus pas mes yeux. Une ville s’élevait, là, toute proche, devant moi. Je m’arrêtai, contraint. Même les portes de la ville étaient encore ouvertes. Pas de gardien.

Rien ne s’expliquait depuis mon départ. Jamais je n’étais parti avec plus d’aisance ou de promptitude. D’ailleurs m’étais-je réellement décidé à partir ? Pourquoi étais-je parti ? Je ne me souvenais plus de rien. Mon esprit n’arrivait pas à se fixer sur une raison valable. Je me sentais comme le prisonnier de celui qui s’était évanoui dans les airs, de l’alezan qui m’avait pourtant délivré de la nuit et du temps. Tout m’apparaissait comme flou, étrange et plus faux que les rêves. Mais la ville était bien là.

Les hauts murs des premières maisons offusquèrent la lune. A nouveau les ténèbres s’installèrent… [lacunes] j’avais dans l’espoir de trouver quelque auberge qui n’était pas fermée à cette heure de la nuit. La venelle pavée que j’empruntai me perdit dans le labyrinthe profond des bas-quartiers. Tout semblait impasse et puanteur. Les puits cachaient des sentines qui débouchaient ici et là sur des culs-de-sac. Les rues, tortueuses, et les places, étroites se ressemblaient. C’était comme si la ville tournait autour de moi, ne cessait de se recomposer en combinaisons complexes et diaboliques et m’étouffait peu à peu de ses vapeurs méphitiques. J’avais l’impression de descendre de plus en plus bas dans le cœur de la ville sans pouvoir rien y faire.

C’est alors qu’un formidable coup de marteau cogna le pavé. Mon corps résonna comme une enclume. Je restai perclus. Une vive lumière brasillante se détacha du fond de la ruelle ce qui me permit de distinguer enfin clairement ce qui m’entourait. Devant une lambrusque au tronc mordoré sortait du sol, s’entourait vaguement autour d’un arc en plein cintre qui surplombait la rue et venait à mourir sur un des toits voisins. Les murs surs lesquels s’appuyait l’arc étaient faits de pierres, toutes paraissaient lamées d’un or sombre.

Deux hautes fenêtres ogivales, aux carreaux losangés de plomb, lançaient des reflets flavescents. Plus loin, sur le linteau d’une porte, une horrible chimère était sculptée et son œil semblait de topaze.

L’éclat aux rayons d’escarboucle avait fortement diminue. Mon cœur palpitait. Je sus que j’allais retrouver le mentor au pelage de cinabre. Une lueur lactescente déchira les cieux d’alabandine et l’âne daigna se montrer. Ses yeux de basilic me fixèrent et une froide brûlure me transperça les yeux.

« Ane de malheur ! » Hurlai-je de colère. « Pourquoi me poursuis-tu ? Que me veux-tu, animal du diable ? »

L’âne grinça des dents et éclata d’un rire cynique. Pris de rage, je voulus lui lancer mon bâton, mais avant que je ne pusse faire le moindre geste, une troupe de gueux déchevelés avait fondu sur moi. Leurs stridulants retentirent dans toute la venelle. Je voulus leur échapper, mais d’autres me barrèrent le chemin, comme s’ils avaient jailli des murs mêmes. Je criai ; ils riaient, éructant d’horribles couinements de rats que leurs bouches noires et tordues me soufflaient au visage. Quelques autres, pour me signifier leur mépris, crachaient leur morve spumescente qui s’échappaient de leurs lèvre scrofuleuses.

Je me débattis, mais deux longs bras serpentins s’enroulèrent autour de moi. La terreur me dévastait le ventre : derrière moi, mon agresseur resserrait son étreinte glacée et sa lourde haleine m’étourdissait peu à peu. J’essayai de me défaire de son emprise, mais ses bras squameux ne cessaient de me torturer.

L’âne n’avait pas bougé. Seuls ses yeux s’étaient plissés et ses prunelles s’étaient réduites à deux minces flammes, intenses et bleues : on eût dit qu’il s’agissait du diable lui-même. Il parcourait la scène en lançant un regard des plus noirs et des plus sarcastiques. Ses yeux de démon vinrent à nouveau s’arrêter sur les miens. Pris d’une peur panique, je me mis à hurler de terreur.

Autour de moi, le peuple des écrouelles était comme pétrifié. Les gémissements s’étaient tus. Ils me regardaient, paralysés par la vision qui s’offrait à leurs gros yeux vitreux.

Un murmure sénile parvint à mes oreilles : la camarde me susurra doucement de me rendre à elle. Mes membres se glacèrent alors que je sentais mes tempes prêtes à éclater. Une froide barre d’acier me traversa le cerveau comme si mon sang s’était transformé en vif argent. L’air me fit soudain défaut. Je ne respirais plus.

… [lacunes] un effroyable coup de sabot. Des faisceaux d’étincelles jaillirent du pavement pendant que la rue se couvrait de cendres sombres. En un instant et sans bruit, tout s’évanouit. Je me retournai, mais mon agresseur s’était volatilisé lui aussi. Mon corps semblait n’avoir point souffert : je ne ressentais plus aucune douleur aux côtes et mon front ne me torturait plus.

Je me précipitai là où s’était manifesté l’âne. En m’agenouillant, je découvris que le pavement, fait de cailloux, était pulvérisé en deux endroits distincts : il devint clair que j’étais le jouet d’une machination parfaite, à moins qu’il s’agît d’une malheureuse coïncidence ou que je fusse la victime aveugle de mon imagination. Je me relevai. Une obscurité impénétrable avait repris possession de la ville. Je pris la décision de continuer mon chemin, mais la peur gagnait déjà mes pas.

Je m’engageai bientôt dans un passage qui s’ouvrit sur ma gauche et me retrouvai sur une large place hexagonale au pavage plus égal au milieu de laquelle un vieil arbre effeuillé et difforme. A ses branches torses s’accrochaient quelques noctules aux ailes d’anthracite.

Cinq murs imposants délimitaient la place, tous dépourvus de fenêtres. Face à moi une porte cloutée et lamée de fer semblait avoir été sculptée à même la pierre tant son aspect était massif. A elle seule, elle prenait tout un pan de mur. Sur le côté du portail, une grosse lanterne, dont les jours diaphanes baignaient la place d’une pâle lumière blanchâtre, grinçait en balançant faiblement. L’arbre renvoyait d’effrayantes ombres tentaculaires : on eût juré qu’elles étaient animées par un mauvais esprit.

« Ah ! c’est vous ; z’êtes drôlement en avance. Mais, v’nez, suivez-moi. Pour sûr qu’on ne vous attendait pas de sitôt ! C’est qu’il lui faut un bon r’pas qu’on m’a dit ! Nom de dieu, les sales bestioles, mais elles font pas de mal à personne, surtout quand il est là ! Ah mais, c’est que vous pouvez v’nir : c’t une auberge ! Le r’pas va êt’ servi. N’avez qu’à me suivre. »

Petit et gras, un falot à la main, la tête grosse comme une coloquinte, un crin noir qui s’étalait en guise de chevelure ; le visage mal rasé duquel sortaient une bouche lippue et un nez vineux. Une tiretaine qui autrefois être teinte au safran, une paire de sandales dont les lanières retenaient à peine le pied : voilà le bonhomme qui m’avait apostrophé. Surgi de nulle part, il m’obligeait à le suivre.

Il ouvrit la porte avec une habileté extraordinaire. Deux mots y étaient dans le bois, deux mots en mosaïque à forts reflets pourpres : UBIQUE DAEMON. En se refermant, la porte ne claqua pas. Peut-être était-ce parce qu’il n’y avait pas de serrure.

Nous étions maintenant dans une petite pièce voûtée qui ressemblait à un porche intérieur. Une autre porte, vis-à-vis de la première, nous attendait , mais elle céda tout facilement à la dextérité de l’aubergiste. Une salle d’auberge traditionnelle se découvrit enfin à mes yeux. Les solives étaient patinées par le temps, vernies de crasse et chargées de fumée. Suspendues aux poutres, des lampes à huile de style mudéjar éclairaient la pièce d’une lumière bleutée ; l’huile venait à manquer dans les réservoirs.

Je m’assis à l’une des cinq tables. Le sol était de terre battue. Comme j’étais un peu  à l’étroit, je voulus déplacer la table puis le banc, mais tous deux refusèrent de bouger tant ils semblaient vissés au sol. [lacunes] Les lucilies veillaient encore et de leur bourdonnement agaçant, elles emplissaient la pièce. [importantes lacunes d’où il ne ressort que quelques phrases qui, mises ensemble, n’entretiennent aucun rapport logique]… darne de colin et une platée de fèves rouges. Il me donna aussi une pleine poignée de caroubes.

- « Z’avez de la chance que j’en ai trouvé. R’gardez jamais ses yeux, c’est comme qui dirait qu’on vous planterait une fourche. Jamais vu un regard pareil dans tout Barcelone..

- « Barcelone !! Barcelone ! Je suis à Barcelone ? Mais j’ai quitté Barcelone ! A la brune ! Je logeais chez don Antonio Moreno ! Mais j’en suis parti ! J’en suis parti !! »

- « Pour sûr que z’êtes à Barcelone. Moi, mon père et mon grand-père…

- « J’ai marché au moins deux lieux !

- « Tous d’ici… Puisque je vous le dis.

- « Un rêve, je vis un mauvais rêve !

- « Mah, pensez-vous !

- « Un cauchemar, un vrai cauchemar !

- « Mais j’suis là, moi, j’suis pas un cauchemar. Faut vous en remettre, hein ! J’vais aller chercher du vinaigre, y a pus d’vin. »

- « Barcelone !!! Je suis fou, je suis devenu fou.

- « C’qui faut pas entendre ici. Mais voui, Barcelone, et alors ?

 

[lacunes. N.B. : Il semble que l’aubergiste n’assiste pas à la scène.]

 

Seul dans l’aube, un coq chanta. En un éclair, je me souvins des augures latins… [lacunes] un affreux fracas m’écrasa à la table cependant que toutes les lumière s’éteignirent. Je restais pantois… [lacunes] J’eus une vision apocalyptique : une créature drapée de noir s’avança. Elle portait une lumière aveuglante, d’un blanc de céruse pur. Les cantharides tournaient autour de lui, sans l’importuner. Dès qu’il s’assit, cette prodigieuse clarté disparut et un souffle acide et amer d’ambre gris se répandit dans la pièce et une dure voix éraillée retentit : « Cid Hamet Ben-Engeli… !! » [lacunes] Des mains fines aux nerfs en saillie tenaient un livre épais… [lacunes] les lunules de ses ongles reflétaient une lueur étrange et laiteuse. [lacunes] « Je suis celui qui met les bagues adamantines aux doigts des souverains pour cacher le sang qui souille leurs mains. Ils gouvernent pour moi et je veille sur leur destinée. Je suis pouvoir. Je suis lubricité. Je suis séduction faite perversité. Je suis pour beaucoup dans ce monde… Et toi, Cid Hamet, qui es-tu, pauvre écrivain ? » [lacunes] « Tes derniers écrits m’ont charmé. Ce volume que tu vois m’a beaucoup amusé et il me plaît de récompenser ceux qui me divertissent comme il me plaît de me jouer d’eux… J’ai donc décidé de donner vie à tous tes personnages pour qu’ils fassent rire encore, même si leurs bouches ont maintes fois écorché mon nom. M’entends-tu Cid Hamet Ben-Engeli ? Demain tes héros vivront pour notre bon plaisir ! »

 

Chacun de ses mots résonnait en moi comme des cloches d’airain. Sa tête était encapuchonnée, mais je pus remarquer que sa glabelle était anormalement touffue : de longs poils roux cachaient même ses yeux. Je brûlais de vois son visage, mais le capuchon noir ne me le permettait guère. Comme s’il avait deviné mes pensées, il leva lentement les yeux vers moi. Ils étaient d’un parme profond, soulignés par deux orbites noires. Ses prunelles étaient empreintes d’une grande noblesse quand brusquement ses paupières se refermèrent. [brève lacune] Ses pupilles devinrent de soufre et me décochèrent un regard aigu. Un diadème de fer et de feu me tenailla la tête et je perdis toute connaissance.

 

C’EST DANS LES CAVES DU CHÂTEAU DU COMTE DE LEMOS QUE L’ON A RETROUVÉ CES MAIGRES FEUILLETS JAUNIS DONT L’ENCRE A ÉTÉ EFFACÉE PAR L’HUMIDITÉ, L’OUBLI ET LE TEMPS. CACHÉS DANS LE DOUBLE FOND D’UN SIMPLE COFFRE D’ÉBÈNE SUR LEQUEL AVAIT COULÉ LE VERT DE GRIS DE LA SERRURE. LINCEULS POURRIS, ENTERRÉS PAR CID HAMET BEN-ENGELI, AUTEUR PRÉSUMÉ DE LA TRISTE FIGURE, ATTENDANT SANS ESPOIR LA MAIN D’UN PROFANATEUR.

 

Je poussai la porte la porte de l’imprimeur. J’allais peut-être enfin avoir des nouvelles de la publication pastiche du second tome de L’Ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Mancha. Je me présentai au commis qui m’emmena, un doigt sur les lèvres, vers l’arrière de la boutique. Il me posta derrière une presse et j’entendis une voix qui paraissait familière à mon oreille : « Voilà des livres qu’il faut imprimer, bien qu’il y en ait beaucoup de la même espèce, car il y a beaucoup de pécheurs qui en ont besoin et il faut singulièrement de lumières pour tant de gens qui en manquent. » Près du pupitre de correction, un grand homme maigre au teint cireux à qui il manquait la moitié des dents, pérorait avec le correcteur… [lacunes]

 

Middlesbrough, 1991

 

Par Loch Vaa
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