Les Mercredis de Savas
Sur l’enseigne de la devanture, cinq lettres bienveillantes s’étalent : S A V A S.
C’est là que nous les soignerons. Nous nous sommes longuement consultés, ma doublure et moi. Surtout, surtout, ne pas faire confiance à un fétichiste ; vous savez, ces amateurs de cuir et de lacets. Il nous fallait également refuser ceux qui n’ont que de belles paires et les spécialistes des pompes claquées. Vous avez trouvé : en matière de cordonnier, il faut trouver chaussure à son pied.
Le mien, c’est M. Savas – prononcer Savasse. Il exerce dans la rue où je travaille. Sa boutique est un merveilleux capharnaüm d’embochoirs, contreforts, semelles, tiges, empeignes et talons, car monsieur Savas est un artisan, un vrai. Il réalise ses propres modèles, aidé la nuit, j’en suis sûr par ces fameux lutins que nous connaissons tous. Là, à deux pas de mon quotidien, dans un Londres où ces métiers font cruellement défaut, je retrouvais l’authentique, la magie et la noblesse d’une profession.
Le hasard avait voulu que je passasse un jour de fin septembre devant la cordonnerie d’un monsieur entre deux âges qui partageait insouciamment des olives, du pain et du tzatziki avec la gérante de la laverie d’à-côté. Je le tenais, mon Ferdinand de Chaussure… Un tablier bleu, le teint hâlé, le front large et dégarni. Une simple croix d’argent passée autour du cou, un anglais très correct émaillé d’un doux grasseyement. Maître Savas est chypriote ; moi l’hélléniste de pacotille, je trouvais ça touchant.
Il s’accoude à son comptoir, je l’imite. Entre nous, sous l'unique néon, mes Clarks chatoyaient d’un brun chaud. Il les retourne, les regarde sous toutes les coutures… Verdict : " Pourrquoi vouloirr les garrder, elles sont trrouées !? ". Trouées, malédiction ! La gorge me serrait, je repensais à la fin pitoyable de mes Doc Martens. Pas question aujourd’hui de signer l’arrêt de mort des Clarks, même si elles portent du crêpe. Je reste silencieux. Il me sonde du regard et ajoute : " Vous les aimez bien, hein ? ".
Un peu, que je les aime, M. Savas. Tenez, par exemple, R. F., ancien président de la guilde des ostéopathes du Royaume-Uni, avec tous ses diplômes accrochés dans sa salle d’attente, m’avait assuré, en me tenant suspendu par les pieds, qu’elles avaient de la gueule. Ça m’avait renversé.
" Alors, c’est entendu ? " Le maître ne souffle mot, mais je repars avec un bon vieux ticket vert en papier fort, sur lequel une figure rigolote recommande de toujours veiller à acheter Topy : " Pour des semelles de qualité, marchez Topy ". Ouais, pas de doute : Savas, c’est champion. Je reviendrai le mercredi suivant avec l’assurance d’un travail bien fait. Je suis revenu trois fois chez l’ami Savas. A chacun de mes passages, il me susurrait que le fourrnisseurr lui prromettait la livrraison prrochaine d’un matérriau rrarre et souple, le nec plus ultrra en rrevêtement semellairre. " Rreprrenez-les et, à votrre rretourr d’Egypte, rrevenez me voirr. " ajouta-t-il la 3e semaine. Soit.
Je reviens, gargarisé d’Orient, remis, ressourcé. Je m’imaginais déjà, poussant sa porte, reconnaître le tintement de la clochette et lancer à la cantonade dans cette échoppe décidément toujours déserte : " Ça va t’y, Savas ? " et, après avoir jeté un coup d’œil sur l’éternel amoncellement de chaussures, oser un bref : " Ça avance, Savas ? ".
Fermée, la porte. Sur l’écriteau, on lisait " Ouvert ". Je pousse donc à nouveau la porte, en baissant cette fois l’humble poignée. Une dame se relève soudain de derrière un paravent, qui court le long de la devanture, et me fait signe " Non ". Saisi, je lui demande : " Vous êtes fermés ? ". Nouveau signe de la main " Non ", et elle disparaît derrière le paravent. Je… j’attends donc, ne sachant que penser.
Elle ouvre : " Excusez-moi, j’étais en train de changer la couche de mon fils. " En effet… Elle me met au parfum : M. Savas est parti en vacances à Chypre ; il reviendra dans une semaine. Je reprends ma respiration et lui explique brièvement la situation. Je lui confie mes chaussures, sans m’étonner de l’absence d’un lacet. " Sagace cordonnier, pensai-je, comme moi, il botte en touche et choisis de partir à l’automne, dans la tranquillité. "
Novembre. Il m’accueille et d’un air malicieux me dit : " Je savais que vous étiez rrevenu, j’ai rreconnu vos chaussurres. " Noble Savas ! Voilà bien un commerçant qui sait traiter honorablement sa clientèle. Courtois, je lui rends son sourire. " Mais je dois attendrre le bon matérriau. " Je le regarde, mon sourire s’était figé. " Rrevenez mercrredi prrochain. " Je tournai les talons…
Ma patience s’épuisait, mes jeux de mots aussi. " Il traîne, Savas. " pensais-je confusément. Non, mais franchement il exagérait, le père Savas : non seulement il dépassait les bornes de la pantouflardise, mais m’était avis qu’il était complètement dans le cirage… Enfin, on est à Londres, quoi, j’allais pas passer deux autres mois à attendre qu’on me ressemelle mes grolles, sans blague. J’aurai l’air de quoi devant ma belle-famille, si j’ai rien à me mettre à Noël ?
La porte cède, la clochette tremble. Je lui aurais planté mes yeux dans le gras des pupilles s’il m’avait regardé. Sans m’adresser le moindre salut, Savas monte sur l’une de ses deux machines pour atteindre une étagère proche, fouille et tire à lui une longue plaque noire d’un matériau étrangement souple. Debout sur sa machine, il tient la plaque devant lui et règle mon sort d’une phrase assassine : " C’est le bon matérriau, mais je dois attendrre la bonne couleurr, M. Frrafrrequin. " A mercredi en huit donc.
Ce jour-là, le calendrier marquait le jour du saint Grool. L’accueil et le sourire radieux du cordonnier désordonné me le confirment en effet. Alléluia, il a mes Clarks. " Rregarrdez ! ", me dit-il fièrement, en me montrant son œuvre. Il s’emballe, moi aussi. Voilà qu’il détaille les longues opérations de sauvetage qu’il a menées d’une main de maître. Mais déjà je ne l’écoute plus. La dame de la laverie a débarqué hystérique : " Mon fils, halète-t-elle, mon fils s’est enfermé dans le tambour de la grande machine ! " Mon cœur bat la chamade. Je me glace d’effroi. Ils disparaissent, Savas trottinant du mieux qu’il peut à la suite de la dame blanche. Je reste là, incrédule, devant la paire de souliers en nubuck que Savas m’avait exhibée. Car bien sûr, Savas s’était trompé de chaussures. Mais pire encore. Revenu de ma surprise, j’avais beau parcourir des yeux les rayonnages de l’atelier, mes Clarks avaient tout bonnement disparu. Fallait-il que j’appelle les pompes funèbres ? Ah, non, plus à rien à cirer des bourdes du Chypriote. Et toujours l’achaussuralité absolue devant moi. Fuir, il me fallait fuir avec mes Clarks, sans demander mon reste. Alors mû par un instinct de survie, je passe de l’autre côté du comptoir. Je regarde par terre et les trouve coincées sous une chaise, calée contre un tas de tatanes, bâillant lamentablement. Je me baisse pour les arracher à leur sort cruel. Et là, la porte s’ouvre dans un brusque tintement. Je me relève, cramoisi de honte. Devant moi se tenait N., mon patron.
Mon sommeil fut très agité cette nuit-là. La gérante d’un lavomatic oriental était apparue au seuil de mes songes et criait à tue-tête : " Ça c’est vrai ça, faut l’bon matos ! "… Elle allait se faire appeler Arthur, la vieille. Et dans un demi–sommeil orthographique, je lui envoyai un : " De quoi elle semelle, la blanchichieuse ? " Et furieux, je la chassai de chez Savas, elle et son chiard. C’est alors qu’entre les dix orteils de mes pieds, je sentis se tendre un fil solide qui m’arracha presque à mon lit. Un personnage étrange, les yeux cachés par un chapeau sombre à larges bords, flottait dans l’air et répétait : " Le bon matérriau, M. Frrafrrequin, le bon matérriau. " Je luttais en vain : le pêcheur aérien m’avait ferré à l’aide d’une longue aiguille et d’une cordelette de cuir et savourait de voir me débattre en couches-culottes… Soudain j’entends distinctement : " Là, là, savasspasser. " C’était donc lui !? Dans un hurlement de colère, je porte un coup de savate hargneux à l’adversaire maléfique. Un corps tombe lourdement. " Mais, t’es malade ! ", me crie M.
Je décidai donc de m’en remettre à Hermès, dieu aux cothurnes ailées. Lui pourrait voler à mon secours. Ce qu’il dut faire, je crois, moyennant une énorme cargaison de caissettes de melons, car au dernier jour de mon apparition chez Savas, je ne pus mettre un pied dans la cordonnerie : les fruits stockés devant son comptoir m’en empêchèrent. L’affreux me salue de la main, en avalant un morceau de melon. Il se courbe et je le devine s’affairer dans un coffre où, entre de nombreuses bouchées de melon juteux à souhait, il se met à déchirer soigneusement l’emballage de papier kraft des paires qu’il a réparées. Deux minutes passent, et toujours il déchire ou crève les emballages de plastique. Un signe de croix. Là, Savas tiqua. Il ne les trouvait plus. Je reste coi. Il réfléchit un instant et trouve enfin le sac qui nous intéressait tous les deux. J’hésite à serrer sa main : le melon avait dégoutté sur ses doigts. Je lui remets les 20 livres que je lui devais en grognant un semblant de remerciement. Il ajoute alors : " Pourr votrre plus grrande satisfaction, je les ai cirrées, cuirr et semelles comprises. " J’eus le sentiment qu’il était soulagé. Pas moi. Dans le sac Marks & Spencer, c’était Noël : mes Clarks brillaient d’un bordeaux collant, le pourtour des nouvelles semelles reluisait d’une poix incarnat et il me manquait, cette fois-ci, les deux lacets.
Alors, vous qui mettrez vos beaux souliers cirés au pied du sapin, cette année, songez à moi qui n’aurai rien qu’une paire d’espadrilles à déposer devant le sapin de ma belle-famille. C’est que, voyez-vous, l’infâme patine savasseuse de mes Clarks est à présent craquelée et mes semelles sont décollées.
Reste une inconnue qui nous trouble encore alors que nous vous écrivons ces dernières lignes. Pour une raison qui nous échappe, N. nous a augmentés sans mot dire depuis notre dernière et brève entrevue… Serrais-je donc le seul à savoirr que ses beaux souliers de nubuck bleu ont désorrmais des semelles rrouges ?
Londres, 21 décembre 2003.
A mon frère, pour qui les désagréments du voyage sont source constante d’émerveillement et dont les anecdotes me font dire que je n’ai rien vécu de palpitant. Je lui souhaite bon vent sur le nouveau continent.