Journée d’une vie
Tirés les rideaux verts, je me lève. Je frisonne, repris par mes rêves ; là, contre le point du jour, devant moi, des
silhouettes drapées de jute, s’avancent dans la brume, avec leur bâton de pèlerin. Immobiles, derrière la pelouse, le brouillard du matin enveloppe les haricots en perche de vos
terres.
La porte n’est jamais fermée à clef, mais je frappe toujours. La pièce sent le café fort. Il laisse des marques rondes sur la
toile cirée de la table. L’hiver, le poêle ronfle doucement. Les braises ternissent la vitre. Je pose mon sac d’école avant le passage du car scolaire, des bus sable barrés de vert, les autobus
artésiens, avant d’être enfermé dans une école d’où seul le regard peut sortir par les grandes fenêtres vitrées. Je joue dans la cour avec les lapins en cage en leur donnant à manger de l’herbe
des fétus de paille, qu’ils refuseront jour après jour. La porte des toilettes est ajourée d’un cœur. Les mamans de P. et G. sont déjà dans le garage de P., parti aux champs. Le gros lapin blanc
aux yeux rouges attendra demain.
P. se relève, coiffé de son béret de feutre marine. Sur le bord du champ, les mains sur les hanches, tu regardes ta terre et le
travail d’un jour. Parfois, c’est les poings appuyés sur l’extrémité ronde d’un manche de fourche que tu restes là quelques minutes. Moi aussi depuis.
Dans le vaisselier, tu prends des verres pour l’apéritif. Après c’est la soupe, il y a des haricots blancs aujourd’hui. Sortis
d’un récipient dont l’émail blanc est ébréché sur le pourtour. Vous les avez tous triés. Le samedi, le café fume, les chaises avancées près de la table.
On déplie l’actualité de l’Artois. On parle de l’épopée du tracteur qui est revenu de la Somme par les routes départementales à
vingt à l’heure. L’abbé M. n’est plus, mais la chorale est fidèle à son chef. Tu évoques les bombes qui tombaient à B. un printemps de ta jeunesse. Ou une dépouille de soldat trouvé en curant les
fossés de la Neuve Voie. P. détaille l’œuvre des tailleurs de pierre de la cathédrale de S. Certains poussins se pressaient tellement autour de l’abreuvoir circulaire en fer blanc qu’ils
s’étouffaient, dis-tu. La tornade a fait passer devant vos yeux ébahis un volet, des voliges. Le docteur a changé de voiture.
Au creux de ma poche, mon poing se referme sur une pièce de 10 francs cuivrée. Elle fait mon orgueil. Savoir ce que la terre
peut donner et l’effort qu’elle demande.
Il faut mettre les haricots en perche. Une tarière et un peu d’eau pour faire tenir la perche. Tarauder. Ensuite faire tenir un
croisillon de bois à la base de la perche prête à accueillir les pousses de haricots. Mon vélo sur le plateau du tracteur. Tu renoues ton fichu, M. Je sens le vent sur mes joues, le tracteur
démarre d’un brusque élan. Je dévale les ballots du hangar. Deux solides rivets installés sur ma 103 SP. Deux blocs de paille feront un abri. Arnacher. P. nous sert un panaché, de la Sernia Bock
et de la limonade Moco, tirées de la fraîcheur de la cave. Avec beaucoup de limonade pour moi. Les chicons accaparent les courtes journées d’hiver. Tous les deux agenouillés, vêtus de trois
quarts noirs, œuvrant.
P. fait répéter la chorale à V-C pour la messe de minuit. Le dimanche, je donne la paix du Christ à M. Vous venez à la maison
pour le réveillon. Je vous fais voir mes jeux, mes dessins et mes tours de magie que Ma. m’apprend. Le premier janvier, je me régale de soupe au tapioca, de poulet à la béchamel, présenté avec
des crêtes de pâte feuilletée. Une couverture brune me tient de cabane, maintenue à la toile cirée de la table par des épingles à linge. J’ingère la colle à maquette de Ch. La bûche repose au
frais dans la cave. Des mandarines. Ma. joue du mélodica. On déplie une serviette de coton propre pour les joueurs de carte. Une truie m’effraie de ses petits yeux bleus. Les années commencent
chez vous.
e voulais écrire ce merci depuis longtemps. Peut-être parce que je suis loin, trop loin de vous, de votre
quotidien.
Qu’importe la trace de vos rêves d’institutrice et de contremaître, à moi, vous m’avez appris ce que je ne pourrai jamais
retrouver.
Un jour peut-être, et grâce à votre exemple, ma vie sera faite de simplicité avec la promesse d’une humilité pareille à la
vôtre, alors peut-être, je serai plus sage. Aujourd’hui, je rassemble mes souvenirs, je les serre au creux de ma mémoire. Ils sont ma richesse. Ils sont mon orgueil. Ma vie.