Dans les coffres de Cid Hamet Ben-Engeli
J’avais décidé de reprendre mon bâton après cette longue pause ; l’appel du voyage devenait trop fort et la poésie des montagnes espagnoles me manquait. L’envie d’être seul à nouveau me hantait chaque soir quand le parfum volatile des jardins trop chauffés courait dans les allées bordées d’orangers, se dissipait peu à peu avec la tombée du jour… [lacunes]
La nuit tirait de longues volutes de fumée céruléennes sur le jour tandis que dans le lointain, la lune s’insinuait entre les nuages bistres. Je levais les yeux : à plusieurs toises de moi, la silhouette de quelques cyprès se découpaient sur un ciel de jais. Je pus deviner, à force de les fixer, qu’un faible vent balançait la cime des trois arbres. Le chemin était semé de pierres anguleuses et grises ; je marchais avec difficulté.
Brusquement mon bâton heurta une large pierre plate qui se dressait devant moi. A la vue des autres pierres qui m’entouraient, je compris que je m’étais égaré dans un ancien cimetière ruiné. Bercé par un souffle mélancolique, l’endroit offrait un aspect désolé. Je m’approchai de ces tombes, abandonnées des dieux et touchées par la triste magie du temps. J’en dénombrai six. A mon grand regret, je découvris toutes étaient vierges d’inscription. Je n’insistai pas.
Mon attention fut soudain attirée par une autre pierre tombale qui semblait à l’écart, comme hors du périmètre formé par les autres tombes. On y pouvait deviner les caractères gravées dans la pierre, mais on eût dit que la tombe m’attendait et comme charmée par l’épitaphe sibyllin, ma main s’avança pour effleurer la stèle. Alors que j’entrais progressivement dans leur secret, non sans une volupté maligne, les lettres s’offraient lentement à mes doigts ; pas une seule fois je ne me perdis dans leurs lignes sinueuses et leurs courbes lascives. Après que je déflorai la dernière lettre, je crus sentir le grain de la pierre frémir et l’âme morte se dérober à mes doigts : le tombeau se livra tout à moi.
La dédicace était ainsi composée :
SIT TIBI TERRA LEVIS
SABELLA
CLXVII E.
D’un long soupir et malgré moi, je me retirai du sépulcre enchanteur quand de violents rais sélénites frappèrent la pierre par malice. Les cieux s’ouvrirent et dans le cercle dessiné par les autres tombes, apparut un âne à robe de nacarat nimbé d’opale.
Il ne bougeait pas. Ses yeux d’améthyste se dessillèrent et il se mit à dodeliner de la tête. J’allais m’en approcher, mais ce dernier détala à une vitesse infernale, s’arrêta et attendit. L’animal me fascinait. J’avais dans l’idée qu’il s’était arrêté pour que je le suive… [lacunes] je marchais d’un bons pas et sans effort. L’âne filait toujours plus vite… [lacunes] La terre semblait s’onduler sous la course de l’onagre, des nuages de poussière sortaient de dessous ses sabots. L’âne se fondit en un point et disparut tel un sylphe. Je n’en crus pas mes yeux. Une ville s’élevait, là, toute proche, devant moi. Je m’arrêtai, contraint. Même les portes de la ville étaient encore ouvertes. Pas de gardien.
Rien ne s’expliquait depuis mon départ. Jamais je n’étais parti avec plus d’aisance ou de promptitude. D’ailleurs m’étais-je réellement décidé à partir ? Pourquoi étais-je parti ? Je ne me souvenais plus de rien. Mon esprit n’arrivait pas à se fixer sur une raison valable. Je me sentais comme le prisonnier de celui qui s’était évanoui dans les airs, de l’alezan qui m’avait pourtant délivré de la nuit et du temps. Tout m’apparaissait comme flou, étrange et plus faux que les rêves. Mais la ville était bien là.
Les hauts murs des premières maisons offusquèrent la lune. A nouveau les ténèbres s’installèrent… [lacunes] j’avais dans l’espoir de trouver quelque auberge qui n’était pas fermée à cette heure de la nuit. La venelle pavée que j’empruntai me perdit dans le labyrinthe profond des bas-quartiers. Tout semblait impasse et puanteur. Les puits cachaient des sentines qui débouchaient ici et là sur des culs-de-sac. Les rues, tortueuses, et les places, étroites se ressemblaient. C’était comme si la ville tournait autour de moi, ne cessait de se recomposer en combinaisons complexes et diaboliques et m’étouffait peu à peu de ses vapeurs méphitiques. J’avais l’impression de descendre de plus en plus bas dans le cœur de la ville sans pouvoir rien y faire.
C’est alors qu’un formidable coup de marteau cogna le pavé. Mon corps résonna comme une enclume. Je restai perclus. Une vive lumière brasillante se détacha du fond de la ruelle ce qui me permit de distinguer enfin clairement ce qui m’entourait. Devant une lambrusque au tronc mordoré sortait du sol, s’entourait vaguement autour d’un arc en plein cintre qui surplombait la rue et venait à mourir sur un des toits voisins. Les murs surs lesquels s’appuyait l’arc étaient faits de pierres, toutes paraissaient lamées d’un or sombre.
Deux hautes fenêtres ogivales, aux carreaux losangés de plomb, lançaient des reflets flavescents. Plus loin, sur le linteau d’une porte, une horrible chimère était sculptée et son œil semblait de topaze.
L’éclat aux rayons d’escarboucle avait fortement diminue. Mon cœur palpitait. Je sus que j’allais retrouver le mentor au pelage de cinabre. Une lueur lactescente déchira les cieux d’alabandine et l’âne daigna se montrer. Ses yeux de basilic me fixèrent et une froide brûlure me transperça les yeux.
« Ane de malheur ! » Hurlai-je de colère. « Pourquoi me poursuis-tu ? Que me veux-tu, animal du diable ? »
L’âne grinça des dents et éclata d’un rire cynique. Pris de rage, je voulus lui lancer mon bâton, mais avant que je ne pusse faire le moindre geste, une troupe de gueux déchevelés avait fondu sur moi. Leurs stridulants retentirent dans toute la venelle. Je voulus leur échapper, mais d’autres me barrèrent le chemin, comme s’ils avaient jailli des murs mêmes. Je criai ; ils riaient, éructant d’horribles couinements de rats que leurs bouches noires et tordues me soufflaient au visage. Quelques autres, pour me signifier leur mépris, crachaient leur morve spumescente qui s’échappaient de leurs lèvre scrofuleuses.
Je me débattis, mais deux longs bras serpentins s’enroulèrent autour de moi. La terreur me dévastait le ventre : derrière moi, mon agresseur resserrait son étreinte glacée et sa lourde haleine m’étourdissait peu à peu. J’essayai de me défaire de son emprise, mais ses bras squameux ne cessaient de me torturer.
L’âne n’avait pas bougé. Seuls ses yeux s’étaient plissés et ses prunelles s’étaient réduites à deux minces flammes, intenses et bleues : on eût dit qu’il s’agissait du diable lui-même. Il parcourait la scène en lançant un regard des plus noirs et des plus sarcastiques. Ses yeux de démon vinrent à nouveau s’arrêter sur les miens. Pris d’une peur panique, je me mis à hurler de terreur.
Autour de moi, le peuple des écrouelles était comme pétrifié. Les gémissements s’étaient tus. Ils me regardaient, paralysés par la vision qui s’offrait à leurs gros yeux vitreux.
Un murmure sénile parvint à mes oreilles : la camarde me susurra doucement de me rendre à elle. Mes membres se glacèrent alors que je sentais mes tempes prêtes à éclater. Une froide barre d’acier me traversa le cerveau comme si mon sang s’était transformé en vif argent. L’air me fit soudain défaut. Je ne respirais plus.
… [lacunes] un effroyable coup de sabot. Des faisceaux d’étincelles jaillirent du pavement pendant que la rue se couvrait de cendres sombres. En un instant et sans bruit, tout s’évanouit. Je me retournai, mais mon agresseur s’était volatilisé lui aussi. Mon corps semblait n’avoir point souffert : je ne ressentais plus aucune douleur aux côtes et mon front ne me torturait plus.
Je me précipitai là où s’était manifesté l’âne. En m’agenouillant, je découvris que le pavement, fait de cailloux, était pulvérisé en deux endroits distincts : il devint clair que j’étais le jouet d’une machination parfaite, à moins qu’il s’agît d’une malheureuse coïncidence ou que je fusse la victime aveugle de mon imagination. Je me relevai. Une obscurité impénétrable avait repris possession de la ville. Je pris la décision de continuer mon chemin, mais la peur gagnait déjà mes pas.
Je m’engageai bientôt dans un passage qui s’ouvrit sur ma gauche et me retrouvai sur une large place hexagonale au pavage plus égal au milieu de laquelle un vieil arbre effeuillé et difforme. A ses branches torses s’accrochaient quelques noctules aux ailes d’anthracite.
Cinq murs imposants délimitaient la place, tous dépourvus de fenêtres. Face à moi une porte cloutée et lamée de fer semblait avoir été sculptée à même la pierre tant son aspect était massif. A elle seule, elle prenait tout un pan de mur. Sur le côté du portail, une grosse lanterne, dont les jours diaphanes baignaient la place d’une pâle lumière blanchâtre, grinçait en balançant faiblement. L’arbre renvoyait d’effrayantes ombres tentaculaires : on eût juré qu’elles étaient animées par un mauvais esprit.
« Ah ! c’est vous ; z’êtes drôlement en avance. Mais, v’nez, suivez-moi. Pour sûr qu’on ne vous attendait pas de sitôt ! C’est qu’il lui faut un bon r’pas qu’on m’a dit ! Nom de dieu, les sales bestioles, mais elles font pas de mal à personne, surtout quand il est là ! Ah mais, c’est que vous pouvez v’nir : c’t une auberge ! Le r’pas va êt’ servi. N’avez qu’à me suivre. »
Petit et gras, un falot à la main, la tête grosse comme une coloquinte, un crin noir qui s’étalait en guise de chevelure ; le visage mal rasé duquel sortaient une bouche lippue et un nez vineux. Une tiretaine qui autrefois être teinte au safran, une paire de sandales dont les lanières retenaient à peine le pied : voilà le bonhomme qui m’avait apostrophé. Surgi de nulle part, il m’obligeait à le suivre.
Il ouvrit la porte avec une habileté extraordinaire. Deux mots y étaient dans le bois, deux mots en mosaïque à forts reflets pourpres : UBIQUE DAEMON. En se refermant, la porte ne claqua pas. Peut-être était-ce parce qu’il n’y avait pas de serrure.
Nous étions maintenant dans une petite pièce voûtée qui ressemblait à un porche intérieur. Une autre porte, vis-à-vis de la première, nous attendait , mais elle céda tout facilement à la dextérité de l’aubergiste. Une salle d’auberge traditionnelle se découvrit enfin à mes yeux. Les solives étaient patinées par le temps, vernies de crasse et chargées de fumée. Suspendues aux poutres, des lampes à huile de style mudéjar éclairaient la pièce d’une lumière bleutée ; l’huile venait à manquer dans les réservoirs.
Je m’assis à l’une des cinq tables. Le sol était de terre battue. Comme j’étais un peu à l’étroit, je voulus déplacer la table puis le banc, mais tous deux refusèrent de bouger tant ils semblaient vissés au sol. [lacunes] Les lucilies veillaient encore et de leur bourdonnement agaçant, elles emplissaient la pièce. [importantes lacunes d’où il ne ressort que quelques phrases qui, mises ensemble, n’entretiennent aucun rapport logique]… darne de colin et une platée de fèves rouges. Il me donna aussi une pleine poignée de caroubes.
- « Z’avez de la chance que j’en ai trouvé. R’gardez jamais ses yeux, c’est comme qui dirait qu’on vous planterait une fourche. Jamais vu un regard pareil dans tout Barcelone..
- « Barcelone !! Barcelone ! Je suis à Barcelone ? Mais j’ai quitté Barcelone ! A la brune ! Je logeais chez don Antonio Moreno ! Mais j’en suis parti ! J’en suis parti !! »
- « Pour sûr que z’êtes à Barcelone. Moi, mon père et mon grand-père…
- « J’ai marché au moins deux lieux !
- « Tous d’ici… Puisque je vous le dis.
- « Un rêve, je vis un mauvais rêve !
- « Mah, pensez-vous !
- « Un cauchemar, un vrai cauchemar !
- « Mais j’suis là, moi, j’suis pas un cauchemar. Faut vous en remettre, hein ! J’vais aller chercher du vinaigre, y a pus d’vin. »
- « Barcelone !!! Je suis fou, je suis devenu fou.
- « C’qui faut pas entendre ici. Mais voui, Barcelone, et alors ?
[lacunes. N.B. : Il semble que l’aubergiste n’assiste pas à la scène.]
Seul dans l’aube, un coq chanta. En un éclair, je me souvins des augures latins… [lacunes] un affreux fracas m’écrasa à la table cependant que toutes les lumière s’éteignirent. Je restais pantois… [lacunes] J’eus une vision apocalyptique : une créature drapée de noir s’avança. Elle portait une lumière aveuglante, d’un blanc de céruse pur. Les cantharides tournaient autour de lui, sans l’importuner. Dès qu’il s’assit, cette prodigieuse clarté disparut et un souffle acide et amer d’ambre gris se répandit dans la pièce et une dure voix éraillée retentit : « Cid Hamet Ben-Engeli… !! » [lacunes] Des mains fines aux nerfs en saillie tenaient un livre épais… [lacunes] les lunules de ses ongles reflétaient une lueur étrange et laiteuse. [lacunes] « Je suis celui qui met les bagues adamantines aux doigts des souverains pour cacher le sang qui souille leurs mains. Ils gouvernent pour moi et je veille sur leur destinée. Je suis pouvoir. Je suis lubricité. Je suis séduction faite perversité. Je suis pour beaucoup dans ce monde… Et toi, Cid Hamet, qui es-tu, pauvre écrivain ? » [lacunes] « Tes derniers écrits m’ont charmé. Ce volume que tu vois m’a beaucoup amusé et il me plaît de récompenser ceux qui me divertissent comme il me plaît de me jouer d’eux… J’ai donc décidé de donner vie à tous tes personnages pour qu’ils fassent rire encore, même si leurs bouches ont maintes fois écorché mon nom. M’entends-tu Cid Hamet Ben-Engeli ? Demain tes héros vivront pour notre bon plaisir ! »
Chacun de ses mots résonnait en moi comme des cloches d’airain. Sa tête était encapuchonnée, mais je pus remarquer que sa glabelle était anormalement touffue : de longs poils roux cachaient même ses yeux. Je brûlais de vois son visage, mais le capuchon noir ne me le permettait guère. Comme s’il avait deviné mes pensées, il leva lentement les yeux vers moi. Ils étaient d’un parme profond, soulignés par deux orbites noires. Ses prunelles étaient empreintes d’une grande noblesse quand brusquement ses paupières se refermèrent. [brève lacune] Ses pupilles devinrent de soufre et me décochèrent un regard aigu. Un diadème de fer et de feu me tenailla la tête et je perdis toute connaissance.
C’EST DANS LES CAVES DU CHÂTEAU DU COMTE DE LEMOS QUE L’ON A RETROUVÉ CES MAIGRES FEUILLETS JAUNIS DONT L’ENCRE A ÉTÉ EFFACÉE PAR L’HUMIDITÉ, L’OUBLI ET LE TEMPS. CACHÉS DANS LE DOUBLE FOND D’UN SIMPLE COFFRE D’ÉBÈNE SUR LEQUEL AVAIT COULÉ LE VERT DE GRIS DE LA SERRURE. LINCEULS POURRIS, ENTERRÉS PAR CID HAMET BEN-ENGELI, AUTEUR PRÉSUMÉ DE LA TRISTE FIGURE, ATTENDANT SANS ESPOIR LA MAIN D’UN PROFANATEUR.
Je poussai la porte la porte de l’imprimeur. J’allais peut-être enfin avoir des nouvelles de la publication pastiche du second tome de L’Ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Mancha. Je me présentai au commis qui m’emmena, un doigt sur les lèvres, vers l’arrière de la boutique. Il me posta derrière une presse et j’entendis une voix qui paraissait familière à mon oreille : « Voilà des livres qu’il faut imprimer, bien qu’il y en ait beaucoup de la même espèce, car il y a beaucoup de pécheurs qui en ont besoin et il faut singulièrement de lumières pour tant de gens qui en manquent. » Près du pupitre de correction, un grand homme maigre au teint cireux à qui il manquait la moitié des dents, pérorait avec le correcteur… [lacunes]
Middlesbrough, 1991
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