Je fais une indigestion d'Egypte, wallahi.
Verbatim.
Les amis, c'était bien…
Les bus puent la pisse ammoniaquée qu'ils ventilent obstinément dans l'habitacle. Assez pour réveiller les voyageurs les plus paisibles et
écoeurer le pauvre Egyptien aux yeux doux, assis sur les marches qui mènent aux chiottes, qui s'est fait chourer sa place par un fonctionnaire corrompu, dans sa veste chiche et mal
coupée, qui ne se fend même pas d'un sourire gêné pour s'excuser. Le bus calera plusieurs fois, la boîte de vitesses déraille sur les dos d'âne, installées devant les guérites. 8 heures
de trajet à respirer la merde des autres.
Dahab, c'est Disneyland, version pauvre. On trouve des Tchèques et des Russes qui s'invitent en nouveaux riches. Une mosaïque naïve, avec
Moubarak en médaillon, accueille le touriste lors du dernier checkpoint. Autour du raïs souriant, des cons en short font du quad ou de la planche à voile, masque et tuba sont de rigueur sur les
visages des autres vacanciers. Sur le côté, on a une Bédouine en habit traditionnel qui fait coucou. C'est navrant.
Marrant, aux checkpoints, c'est les plus pauvres, ceux aux dents jaunes et qui sentent la sueur, qui se font fait emmerder par des policiers
bornés.
Dahab, L'Eldorado du béton. Avec des Mégane en bord de Mer Rouge. La misère à deux pas. Heureusement, les nomades, taiseux, crient
encore leur mépris muet. Sur la Mer Rouge, y a pas longtemps, des milliers ont péri.
Au restau, on chasse les filles de Bédouins comme on repousse les chats qui bouffent dans vos assiettes. Elles viennent proposer des petits
bracelets de corde et de couleur mal faits ; une fois, deux fois, la troisième, elles demandent un bout de pain, du doigt. Elles se chamaillent sur la promenade du bord de mer en se tirant
les cheveux, par terre. Au restau, si c'est pas les chats, c'est les mouches qui collent presque sur la nourriture. Une méchante mouche vient se foutre dans mon jus de bananes, au
petit-déjeuner.
L'internet, c'est pas cher, le type est pas con et marrant. Alors, on reste là à consulter son compte en banque ou à regarder si les clients ont
du boulot pour nous. A côté, les Egyptiens, qui ont fini leur service, viennent regarder à l'oeil des films piratés, téléchargés, des comédies éculées qui les font marrer à 30 cm de l'écran.
Quand ils se marrent, ils toussent tristement, à cause des clopes qui les niquent. Ils ont des pullovers démaillés.
On a chassé les Bédouins, soumis le désert aux touristes. Sédentarisé les tribus. Les adolescentes grassouillettes n'ont pas la fierté des aînés
et viennent se disputer, pour un bonbon, à la vitre d'un microbus, avec le touriste, qui n'en peut plus de dire non sur tous les tons. Le chauffeur, qui croit que j'ai pas
compris, répète « lunch ».
Le vent balaie des sacs plastiques dans les gorges du Sinaï. On se donne bonne conscience en faisant raquer les touristes dans cette zone dite
protégée. Le responsable de l'hôtellerie du monastère soupire d'impatience en vendant ses glaces et ses chips. Les chats pullulent à l'ombre du jardin du monastère.
Un gros caméraman se casse la gueule lourdement devant moi en dérapant sur les petits cailloux qui mènent à un belvédère proche d'où on embrasse
le panorama. Il ne fait aucun effort pour se protéger, son corps couvrant la caméra. Il se relève en tremblant nerveusement, se rassure en arabe : « Y a pas de mal, y a pas de
mal. » Le groupe de touristes chrétiens asiatiques avec des visières blanches marquées Global Christians qui l'accompagnent s'en fout. Personne ne l'écoute.
En haut du mont Sinaï, on trouve des mars et des snickers et des bédouins véreux, boursouflés par des rages de dent. Et un
gosse charrie des grosses poubelles improvisées à dos de chameau et des bidons de merde. Les détritus abondent dans les recoins pierreux. Une vieille famélique descend une bouteille de
gaz rouillée et des monceaux de guenille, son âne entravé par une corde élimée, atachée à ses deux pattes. Il boite du côté gauche, martyrisé par la salope qui l'accompagne. Des toilettes
déglinguées jalonnent le parcours. On a envie de brutaliser tous ces putains de pauvres qui viennent chercher le fric des touristes venus acheter le silence du Sinaï.
Mais c'est le prix à payer pour tous ces Occidentaux qui viennent par chapelets, par acquit de conscience, retrouver confusément la naissance de
leur alphabet, leur histoire et celle du monde, au sommet du Mont Sinaï. Roger, le Marseillais lâche une perlouse, pour ajouter au tableau. On prend le parti d'en rire.
Coïncidence troublante... On fera la dernière partie du trajet accompagné de Gabriel, un juif Canadien qui nous indique la voie et
nous invite à bouffer du chocolat pour se retaper là-haut. On redescendra avec l'archange plus tard sans attendre le crépuscule. Le Canadien du Nouveau monde, dans sa foi juive
millénaire, nous montre, indolent, les marches qu'on aurait trouvées de toute façon. Lui s'emmerdait là-haut et était redescendu. Nous, on montait. Apparemment, il nous trouvait sympas. Il est
remonté. Tu parles d'un archange.
Le froid mord là-haut, c'est le seul élément qu'on ne peut asservir et que tout le monde fuit. En descendant, on trouvera des Japonais carrément
pommés dans le noir, timorés, masque sur le nez, pantalon de golf seyant, avec la mère incapable d'avancer ou de reculer entre les étrons de chameau, entourée par les gémissements de
ses filles, pendues à ses basques. On les oubliera vite. De toute façon, parmi ceux presque arrivés au sommet, aucun n'a compris mes blagues de loser, genre « Good luck, plus que deux heures
de marche, les Japs. »
Le monastère ne veille pas. Les lumières sont rares, mais elles adoucissent les hauts murs jaunâtres. Bonnie, l'Américaine, nous raconte son
périple planétaire. Je l'écoute avec ravissement, elle connaît tout du monde et de son usage.
Revenus au bercail, on bouffera du Cadbury. C'est lamentable. Tant pis, on dormira bien.
Le type du camp se fait appeler Jimmy.
Avec le vent qui souffle, pas de répit, je m'ouvre les orteils sur des coquilles. Le Monde Diplomatique s'effeuille sous les bourrasques de vent
et s'envole, au bout d'une jetée, dans la mer. La plage des riches est trustée par le Hilton et ses surfeurs, avec son gentil gazon vert en plein désert. Les drapeaux roses O'Neill claquent au
vent. Une maman promène son gosse sur la plage dans un poussette fashion à trois roues. Son gosse, on le voit pas, il est couvert d'un châle blanc, mais elle se la joue les pieds dans
l'eau et bébé aventurier.
On repart au Caire dans un microbus poussif, qui se met au point mort dans les descentes au Sinaï et n'a aucune relance.Il fait froid, je
ne dors pas. Tout le monde se croise en pleins phares, clignotant droit enclenché, mais y a rien à doubler. Les rares camions sont tous menaçants avec leurs phares puissants. A l'aube, je sors de
mon écharpe, et je vois deux flics qui se réveillent à l'arrière d'un véhicule, ouvert sur l'arrière. Ils sont morts de froid et pas contents. Moi, j'ai la chiasse.
Le Caire m'enivre trop, c'est la ville de Brazil ou du 5e élément : impossible à maîtriser, un happening permanent, un parfum
lourd et capiteux. Elle capte tous les sens. Elle les tyrannise et les exalte à la fois, on a envie de tout lâcher mais on ne peut que se raidir devant le spectacle hypnotisant
qu'elle offre. Une ville préorgasmique, faite en permanence de cet instant insupportable qui ne se résout jamais - sinon en épectase pour celui qui voudrait la dominer.La pollution grise les sens
et la ville. La poussière est insupportable quand elle cingle le visage.
Marchander m'ennuie, j'en connais toutes les ficelles et je trouve les marchands trop malheureux, aculés par les richards de touristes qui leur
disputent encore 5 francs. Et pourtant, j'en ai marre qu'ils me revendent leur camelote merdique à deux balles. On a acheté une petite lampe dans laquelle on met une bougie, elle a cédé sous
la chaleur et les parois sont décollées. Je marchande pour ne pas me faire avoir, lassé de leur artisanat à la petite semaine. Des sphinx en plâtre dans le pays des pharaons de granit, ça
résume tout.
Seule la grâce d'un danseur soufi m'a apaisé dans la cour intérieure d'un beau caravansérail, décorée à l'étage de moucharabiehs sombres. Sur le
devant de la scène, une fontaine octogonale sertie de mille détails marbrés.
Alexandrie pourrit à l'ombre de sa gloire passée et se prostitue pour faire renaître ses feux - Carrefour à l'autre extrémité de la ville
devient la vitrine de la jeunesse dorée. Monuments et musées fermés.